La France, par l’intermédiaire du Quai d’Orsay, s’est indigné du contenu du rapport rwandais « Mucyo » publié le mois dernier sur le rôle qu’elle aurait joué dans le génocide de 1994 au motif qu’il n’apportait pas d’éléments nouveaux aux conclusions de la mission parlementaire française de 1998 dirigée par Paul Quilès. Si ce rapport écarte par définition un certain nombre de points (les responsabilités de l’ancienne puissance coloniale belge, de l’ONU , des pays de l’Afrique des Grands Lacs, des commanditaires de l’attentat du Président Habyarimana) et sort à un moment trop opportun pour ne pas être la contre-attaque choisie par le Président rwandais Paul Kagamé aux mandats d’arrêts internationaux lancés en France et en Espagne contre de hauts dignitaires de son régime dictatorial, il présente des accusations accablantes et documentées que la France a tort de traiter avec dédain. L’instrumentalisation politique du génocide rwandais - qu’elle soit effectuée par le Front Patriotique Rwandais (FPR) ou par les puissances occidentales - dessert la communauté internationale dans son ensemble. Les difficultés (manque de moyens, de coopération de certains Etats) qu’a connues le Tribunal Pénal International pour le Rwanda en témoignent.
Dans ce climat de règlements de comptes entre nations, il peut être utile de se (re)plonger dans un livre. Ecrit par Paul Rusesabagina, le héros du film « Hôtel Rwanda » (Terry George, 2005), il n’apporte certes pas de réponses aux questions qui subsistent concernant le génocide qui causa la mort de plus de 800 000 civils Tutsis et Hutus « modérés » en moins de 100 jours. Mais il a le mérite de proposer une analyse historico-politique basée sur l’histoire du Rwanda - un pays obsédé par la mémoire et le ressentiment du « Hutu Power » envers des Tutsis consacrés comme une prétendue ethnie supérieure par les colons allemands puis belges après des siècles de monarchie tutsie. Cet ouvrage a un autre mérite : celui de nous plonger au cœur de l’enfer du génocide et il a à ce titre avant tout valeur de témoignage, celui d’un homme pas si ordinaire que cela. Devenu manager de l’hôtel des Diplomates en 1993, il voit la machine de propagande des ultras hutus se mettre en place, notamment grâce aux exhortations haineuses de la Radio Télévision Libre des Mille Collines – les Tutsis étant désignés comme des cancrelats, des cafards et leur élimination comme un devoir national. Au début du déclenchement du nettoyage ethnique, ce Hutu marié à une Tutsi, enfant d’un couple « mixte », va réussir à sauver plus de 1200 personnes réfugiées dans l’autre propriété de son employeur belge Sabena, à savoir l’hôtel des Milles Collines.
L’atmosphère décrite est celle d’un chaos permanent, où la hiérarchie génocidaire change au gré des rapports de force au sein du pouvoir hutu et de la reconquête tutsie lancée depuis l’Ouganda et le Nord-Est du Rwanda par le FPR tandis qu’au dehors les milices Interahamwe mais aussi de simples citoyens gagnés par la fièvre génocidaire violent, pillent, tuent à coups de machettes et d’armes automatiques en véritables supplétifs de l’armée régulière. Ce que Rusesabagina dénonce, c’est la complicité des hommes d’église (lui qui voulait devenir pasteur), la haine et la folie qui gagnent les esprits et détruisent toute amitié, toute fidélité, tout amour (les maris hutus tuant leurs femmes tutsies et leurs propres enfants pour purifier le pays), la couardise coupable (voire la complicité passive avec ceux dont on sait depuis des années qu’ils préparaient le génocide) de la MINUAR et de la France, l’absurde de l’horreur (son beau-père qui paye les miliciens hutus pour être tué par balle plutôt que torturé pendant des heures, les génocidaires qui continuent leur œuvre macabre jusque dans les camps de réfugiés). La peur, la misère et la mort sont omniprésentes mais Rusesabagina garde assez de sang-froid, de professionnalisme et de courage pour refuser de quitter le pays et entreprend de sauver les gens réfugiés dans son hôtel (parmi lesquels se cachent parfois pour quelques nuits des miliciens hutus) grâce à ses relations - y compris parmi les génocidaires, notamment le chef d'état-major de l'armée rwandaise Augustin Bizimungu, aux réserves d’alcool et de cigarettes de l’hôtel et à l’eau de la piscine (pour donner à boire aux réfugiés quand l’eau potable vient à manquer).
Distingué par plusieurs prix, vivant dorénavant en Belgique, M. Rusesabagina donne dorénavant des conférences dans lesquelles il insiste sur le devoir de vigilance internationale pour éviter de nouveaux génocides, crimes contre l’humanité, crimes de guerre. Il a gardé tout au long de ses épreuves sa foi en l’homme et en sa capacité à faire le bien. Et c’est bien cette foi inébranlable en l’humanité qui est le véritable message de son récit autobiographique.
Vous pouvez approfondir en lisant le livre référencé:[An Ordinary Man : an Autobiography (with Tom Zoellner). Paul Rusesabagina.New York : Viking, 2006. ISBN : 0670037524]
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