Entretien avec Roland Colin qui s’inscrit en faux contre l'afro-pessimisme
Parti en Afrique dans les années 1950, pour le compte de la métropole, Roland Colin est devenu un africaniste convaincu. Il vient de publier Kénèdougou, au crépuscule de l'Afrique coloniale, Mémoires des années cinquante. Il restitue ce capital précieux aux jeunes générations africaine et européenne sur notre site.
Afrik Etudiant :Vous écrivez des mémoires sur le passé colonial d'un continent qui n'est pas le vôtre. Comment peut-on vous qualifier ?

Roland Colin : On peut me qualifier d'Africaniste sous un certain angle. Mais en fait, l'Afrique est mêlée à mon histoire autrement que par une simple démarche intellectuelle. En fait, je suis obligé depuis un demi siècle à travers les aventures du développement en Afrique et à ce titre donc, j'ai établi une véritable parenté de cousinage et beaucoup d'amis africains qui sont engagés dans cette même voie.
Votre ouvrage s'intitule Kénèdougou, un mot de la langue bambara du Mali…
Kénèdougou, c'est le nom du dernier royaume qui dans l'actuel Mali était le Soudan français de l'époque coloniale qui a résisté à la pénétration de l'armée coloniale en 1898. Mais rappelons que la France a parachevé la conquête de ce territoire en vainquant le roi du Kénèdougou.
Kénèdougou, veut dire aussi le pays de la lumière.
Vous écrivez pour remettre en cause le système colonial. Et pourtant vous étiez en Afrique huit ans avant les indépendances au service de ce système ?
C'est un mémorial, une histoire et en même temps une réflexion. Cette histoire, j'en suis l'un des personnages. Et je fais vivre tous les personnages que j'ai rencontrés dans cette période où commençaient mes apprentissages africains en 1952. Donc il y a 50 ans de cela où on voyait qu'une ère nouvelle allait surgir mais on ne connaissait pas encore le contour que ça allait avoir. Moi j'étais un militant de la décolonisation et en publiant ce livre, c'est en quelque sorte le témoignage d'un pèlerinage aux sources parce que je crois que ce qui s'est passé au crépuscule de l'Afrique coloniale (c'est le sous titre de mon livre), a marqué très profondément tous les évènements qui ont suivi. Et même pour comprendre les problèmes de l'Afrique d'aujourd'hui, il me paraît nécessaire de remonter à ces temps anciens. J'ai voulu témoigner pour les jeunes générations et pour aussi les gens de cette Europe qui est restée assez lointaine par rapport à la profondeur de l'Afrique.
Donc vous faites le procès du colonialisme?
Il est clair que c'est un témoignage qui met en évidence le poids de la domination coloniale, les cicatrices ou les marques qu'elle a laissées sur le peuple africain. Donc en quelque sorte c'est un procès bien sûr. J'essaie d'expliquer les rouages, parce que je suis engagé dans cette période là en me sentant complètement solidaire des peuples africains en prenant tout à fait mes distances par rapport à cette domination coloniale, encore qu'il était assez difficile de vivre à l'intérieur de cette situation.
Quel intérêt de faire encore le procès du colonialisme en ce 21ème siècle où les pays africains aspirent au développement économique ?
Il faut regarder les choses d'une façon large et en profondeur. Je sais que beaucoup font le procès du colonialisme, d'autres font aussi le procès du peuple africain. Je pense donc qu'un regard beaucoup plus compréhensif et plus profond conduit au fait que l'histoire est toujours compliquée. Il y a la place des uns et la place des autres. Il y a eu des choses qui tiennent au colonialisme, c'est sur, mais le colonialisme a apporté aussi ses marques sur un certain nombre de responsables africains, qui du coup ont assumé également leur part de responsabilité. Et puis la société africaine avant les blancs n'était pas une société où tout allait nécessairement pour le mieux dans le meilleur des mondes. Mais c'était des hommes debout, des hommes vivants et qui savaient donner du sens à leur culture. C'est ça qu'il faut rappeler aux hommes d'aujourd'hui parce que l'Afrique aussi à part égale avec les autres civilisations, a su donner du sens à la vie humaine et je crois qu'elle a encore cette vocation dans le monde d'aujourd'hui où nous sommes.
Afrik Etudiant cible les étudiants africains, pensez-vous que vous contribuez à mieux leur faire comprendre leur continent en publiant Kénèdougou?
C'est une contribution à l'explicitation des racines. Et je pense que les jeunes d'aujourd'hui et en particulier la génération des étudiants a eu une responsabilité tout à fait particulière et il est important qu'elle puisse se poser dans ses responsabilités propres sans se laisser confondre avec une catégorie cosmopolite de ce qu'il serait des hommes de progrès planétaire. Je crois donc que l'Afrique aussi à ses mots à dire ; à inventer et à construire. Et en rappelant ce qu'elle a été et ce qu'elle est encore en profondeur et d'où elle vient. Je crois que c'est une manière de restituer aux jeunes générations, ce que moi j'ai réussi avec des générations plus anciennes.
Quelles explications donnez-vous aux difficultés actuelles du continent africain, notamment les crises ?
Aucun pays africain n'est indemne du découpage qui a été fait en fonction des intérêts ou des appétits de ceux qui conquéraient l'Afrique comme une sorte de proie découpée. On a parlé de découpage de gâteaux. Ça explique aussi pour une bonne part tout ce qui est tension entre gens du nord et du sud qui n'ont pas tout à fait vécu la même histoire. Et puis, je crois aussi, l'apport du marché international a joué parce que certains pays ont des primes économiques plus fortes que d'autres. On peut dire qu'il est fondamental que toutes ces crises ne peuvent se dépasser que si l'on revient aux intérêts profonds des peuples et à leurs cultures profondes. Et là, on peut trouver beaucoup d'affinité, de convivialité, de fraternité entre tous ces peuples du continent africain qui ont également partagé des moments difficiles et dont le présent le reste encore. Je dis donc qu'il y a d'ailleurs beaucoup d'expériences qui se montent à partir de la base, dans la profondeur de la société civile. Et je voudrais m'inscrire en faux contre ceux qui professent une sorte d'afro pessimisme de principe. Je crois qu'il y a plus que des lueurs d'espoir. Mais ça suppose qu'on ait un regard beaucoup plus profond, plus complet et qu'on n'oublie pas l'histoire.
Recueillis par Modesto AYIBATIN